La Deep Tech, une course à l’innovation mondiale

La Deep Tech est un secteur nécessitant d’importants financements, inévitablement liés aux longs délais de concrétisation de ce type de projets. Xavier Chopard est à la tête du centre d’affaires Île-de-France innovation BNP Paribas qui accompagne ces créateurs des technologies de demain. Interview.

 

Pourquoi BNP Paribas a-t-elle créé un tel centre d’affaires ?

« Nous étions déjà présents depuis plusieurs années dans l’écosystème innovation francilien et souhaitions aller plus loin dans son accompagnement. Le centre a ainsi été créé en 2015 pour accompagner spécifiquement les sociétés innovantes en Île-de-France, en lien avec notre dispositif national innovation WAI. Le centre, c’est aujourd’hui 25 collaborateurs, et nous nous occupons de 1 200 sociétés innovantes dont 100 dans la Deep Tech. Nous mettons pour cela à disposition le savoir-faire de nos chargés d’affaires spécialistes de l’innovation et acteurs de l’écosystème Deep Tech. »

Quelle est votre vision de la Deep Tech ?

« Selon un référentiel commun à l’écosystème, un certain nombre de critères, cumulatifs, sont constitutifs d’une société Deep Tech. La technologie est issue de la recherche fondamentale (laboratoires publics ou privés, centre de recherche), impliquant des barrières à l’entrée importantes et une propriété industrielle forte et valorisable . Nous sommes face le plus souvent à des technologies de rupture, ce qui doit donner à l’innovation qui en découle un avantage concurrentiel ou compétitif marqué. Le critère important est aussi le time-to-market, plus long et plus complexe, qui nécessite des financements plus importants. Dix ans est par exemple une durée assez classique de tels projets. Aujourd’hui, la Deep Tech c’est 10 % des start-ups françaises. »

Comment BNP Paribas a structuré son approche avec la Deep Tech ?

« Le dispositif BNP Paribas a d’abord été construit autour de l’accompagnement du cycle de croissance des start-ups. L’écosystème Deep Tech s’est ensuite structuré ces dernières années, et notre présence historique au sein d’écosystèmes proches du monde académique (comme à Grenoble, Paris, Saclay, Toulouse) nous a naturellement rapprochés des projets Deep Tech. Avec des fonds d’investissement partenaires, notre propre équipe de venture capital, une expertise en introductions en bourse, et nos chargés d’affaires spécialisés bien sûr, nous disposons désormais de l’ensemble des outils nécessaires pour assurer un continuum de financement. Notre implication passe aussi par des partenariats mondiaux comme celui de BNP Paribas avec Hello Tomorrow, dont le Global Summit se tient cette semaine. »

Quelle difficulté y a-t-il à financer ces innovations de rupture sur le long terme ?

« Ce sont les projets les plus complexes à financer car les risques se cumulent dans la durée. Le risque est que le produit ne corresponde pas tout à fait au besoin, que la taille du marché pour les débouchées soit insuffisante. Cela vaut pour tous les marchés, mais dans la Deep Tech le risque est plus important, du fait de la technologie sous-jacente et des enjeux financiers. Le risque est industriel également : réussite en laboratoire, mais difficultés à mettre en œuvre la production. L’enjeu du financement, c’est de mobiliser des ressources importantes, car l’intensité capitalistique est forte, et dans le temps, puisqu’on a un time-to-market plus long. L’écosystème, sous l’impulsion des pouvoirs publics et de BPIfrance s’est adapté. Le plan Deeptech lancé début 2019 permet d’augmenter les volumes de financement non dilutifs à disposition des Deeptech dans la phase de R&D (subventions, avances remboursables qui sont des outils essentiels). Le financement en capital est un levier nécessaire pour structurer le plan de financement durant les phases de pré-industrialisation et d’industrialisation. Les fonds d’investissement spécialisés dans la DeepTech ont augmenté leur force de frappe et les corporate investissent plus régulièrement. Enfin le financement de la phase de commercialisation est souvent moins risqué et laisse place à de nouveaux financements bancaires non dilutifs. »

Créateurs et financiers sont-ils difficiles à concilier ?

« La dimension humaine est très importante, oui, comme dans tout projet. La constitution de l’équipe est un critère fondamental d’investissement. C’est dans la complémentarité de l’équipe qu’on peut trouver de la valeur, qui permet de porter son plan de développement de manière pertinente. La capacité à projeter l’entrepreneur dans ses différentes phases de croissance est essentielle. Un créateur qui sait bien mettre en place la phase de recherche et développement n’est pas forcément le meilleur pour la phase de commercialisation. Pour qu’on porte une conviction en termes d’investissement, un prérequis incontournable est la capacité à se dire qu’on sait travailler ensemble. »

Comment concilier autant d’acteurs différents sur un projet ?

« Je pense que l’enjeu majeur n’est pas forcément dans la multiplicité des acteurs. Chacun apporte sa pierre, est à sa place pour construire un écosystème fort dans une course qui est mondiale. L’enjeu est simple, mais nous avons des freins. La chaîne de financement pourrait être plus fluide, mais la collaboration entre acteurs est de bon niveau. Il faut voir le chemin déjà parcouru, et le contexte favorable en termes de volumes d’investissement potentiels, de volumes de projet. Nous arrivons à la fin d’un premier cycle d’une dizaine d’années et certaines Deep Tech se rapproche d’une finalisation. On va commencer à voir émerger de vrais champions, comme Ÿnsect, un bel exemple dans le Next 40. C’est un producteur de protéines d’insectes à destination de l’alimentation animale et l’aquaculture, avec un savoir-faire assez unique pour le marché mondial. Ces réussites concrétisées vont être un élément d’accélération pour l’écosystème dans son ensemble. La France dispose d’atouts non négligeables dans la course mondiale : sa recherche académique, le nombre de brevets déposés, les fonds de VC déjà mobilisés, sa richesse entrepreneuriale. »